Horizon vertical, 1974. Projection acrylique sur papier glacé noir, 73 x 100 cm.
Le trou noir, 1974. Projection acrylique sur papier glacé noir, 73 x 100 cm. Collection privée.
La dernière perm’, 2014. Huile sur toile, 160 x 80 cm.
La dernière perm’ (en 1918), 2014. Huile sur toile, 180 x 90 cm.
Pourquoi Louis-Eugène ?
Danielle Souanin, née 24 avril 1934 à Alger (Algérie), est la fille d’Aline Jannin et de Léonce Souanin.
Sa mère, Aline, décède quatre mois après sa naissance, le 13 septembre 1934. Danielle est alors confiée à sa grand-mère maternelle, Denise Jannin (née Besson en 1888), à Fouka, premier village militaire sous l’Empire. Élevée par cette femme passionnée de politique et de littérature, Danielle reçoit dès son enfance une formation profondément marquée par l’idéal républicain.
Pour préserver ses poumons, son père les envoies dans plusieurs petits villages algériens situés en montagne. Le 11 septembre 1945, Danielle et sa grand-mère quittent brusquement sur l'ordre du père, dans l’après-midi, le village de Lafayette quelques heures seulement avant cette nuit tragique.
Le lendemain matin, les femmes du village sont toutes regroupées autour de sa grand-mère et elle entend la mort de son ami Roland. Pour la première fois, l'enfant rentre secrètement dans sa propre histoire.
A partir de cette date elle est déscolarisée et, quelque mois plus tard, elle part au Maroc, à Fez puis à Meknès, sur les hauts plateaux du Rif. Jusqu’en 1950. Elle fréquente le lycée Poeymirau à Meknès jusqu'à la fin de sa quatrième où elle rencontre des amis solides avec qui elle partage cette jeunesse, une fidélité qui perdure encore.
En 1950, son père l'envoie dans des pensions à Paris dans une Finishing school afin de parfaire son éducation. Elle choisit comme discipline d'accompagnement la peinture, elle sera élève à l'atelier Thérèse Clément en 1950, et en 1952 et 1953 elle sera successivement à l'atelier Boucheron puis à l'atelier Souverbie. Elle suivra parrallement des cours à l'école du Louvre en auditeur libre. En 1965, elle reprend des cours à l'atelier Thérèse Clément, retourne à l'académie Julian et de 1968 à 1974, elle retrouve son intérêt pour l'art avec Jean Terles, professeur d'histoire de l'art à la manufacture des Gobelins.
Ce n'est qu'en 1974, à 40 ans, que Danielle Souanin prend la décision brutale de devenir peintre...
Sa première exposition est fixée en octobre 1975 : elle louera la galerie Marcel Bernheim, rue de la Boétie, à Paris.
Exposition appuyée par un texte de Jean Terles, qui écrira le texte de presse :
La terre, le ciel, les hommes.
Un passage l'interpelle aussi plus particulièrement :
"Sous une lueur blême, c’est un magma élémentaire gorgé de chair condamnée".
Ces mots la surprennent.
Olivier Pages, un historien de l'art, peintre, sculpteur, et écrivain français, enseignant au lycée Corvisart, qu'elle vient de rencontrer, écrira aussi :
(...)Chez Bernheim, nous avions vu une série où la métaphore avait sa part dans la rhétorique de Souanin. Période à la fois littéraire et engagée, mais dont les clefs étaient à chercher, car les titres ne se voulaient guère éclairants et admettaient de larges acceptations (...)
(...) La vision finale, c’est l’Apocalypse. Recherche tâtonnante dans le « Trou noir ».
Olivier Pagès
Un texte du critique d'art Jacques Dubois toujours en 1975 :
"Surréalisme, symbolisme, expressionnisme ?
Laquelle de ces étiquettes savantes
— non moins que restrictives
— convient à Danielle Souanin ?
Aucune à notre sens.
Mais il est un titre lui revenant de droit,
celui de peintre de l’humain".
Exposition Galerie Marcel Berhneim 1975
Jacques Dubois, L’Amateur d’Art.
Elle est esthétique, élégante, posée. Danielle surprise par ces visions, n'a pas spontanément ce constat de ces trois grands critiques.
Elle comprends alors peut-être qu'elle porte sa mémoire d'enfance, que ce sont les visions des femmes du village de Fouka et la perte de leur maris ou leur frères, à la guerre de 1914-1918 et de son grand-père Louis-Eugène, qui n’en est pas revenu. Leurs discours et leurs souffrances. Elle travaillera son œuvre comme sur elle-même : l'apparence et le fond. Sans se dévoiler elle poursuivra son œuvre marquée par ces atrocités et par une morale citoyenne profonde.
L’enrôlement, 1974. Projection acrylique sur papier glacé noir, 73 x 100 cm. Collection privée.
Les Ombres, 1974. Projection acrylique sur papier glacé noir, 73 x 100 cm. Collection privée.
Le délire, 1974. Projection acrylique sur papier glacé noir, 73 x 100 cm. Collection privée.
Les pieds dans l’eau, 1974. Projection acrylique sur papier glacé noir, 73 x 100 cm. Collection privée.
Terre dressée comme un mur, terre en fusion, falaises à contre-jour, crânes de granit et croupes de roc, un tel horizon déploie sur les cimaises de la galerie Marcel Bernheim, son cortège de rythmes convulsés, environné de crépitements, d’explosions, de violentes éclaboussures.
Sous une lueur blême, c’est un magma élémentaire gorgé de chair condamnée. Spectres indiscernables, larves indécises qui se confondent avec les blessures du sol maudit : souilles de bombes, entonnoirs, ornières, sillons ensemencés d’angoisse.
Tel est le thème majeur de l’ensemble des peintures de Danielle Souanin : le désespoir, l’indignation du juste devant le spectacle que Dante n’avait pas vu, celui des innocents immolés. Lamentation du Psalmiste, halètements de Cassandre, « Misereres » toujours renouvelés devant les génocides, les famines, les cruautés raciales, sont la moindre n’est certes pas l’hypocrisie des témoins.
Or, ce tragique constat, Danielle Souanin l’évoque pour nous de telle sorte que notre oeil perçoit ces reflets signes de matière, touche linéament de la pointe de martre, empâtement, raclure de lame, projection de pigments, apporte une modalité nouvelle, que le grand George Braque eut reconnue. Les grands à-plats de tons meurtris, à frais, par l’âpre grain du torchon, ces jets de pâtes au gré de
violences gestuelles, ces reflets de tains anciens et ternis, ces sombres empreintes d’estampage, ces fragments poncés au grenu, ces traces de brunissoir sur d’impalpables pelures d’or, ces coulés d’émail,cette lave piquée d’étincelles, ces cordons de scories, tel est l’univers que nous découvrons, celui de l’atelier, où les brosses traditionnelles ne suffisent plus à l’animation d’une toile, d’un panneau : tout devient outil, tout devient sceau, propre à imposer au gré du peintre la griffe de la colère ou le baiser de la paix.
Ici se décèlent les mérites hautains de Danielle Souanin qui dispense à notre surprise un tel ensemencement de prodiges : la contradiction fulgurante entre le contenu du message et son expression plastique, toute frangée de parures nouvelles, d’aubaines inattendues. Les cimaises de la galerie Marcel Bernheim portent un désespoir, certes mais comme régénéré, pour l ‘amateur de peinture, par ce festival de virtuosité qui fera sa délectation.
Sur la trompette du Jugement, un oiseau de paradis vient de se poser.
Jean Terles (1909-1976)
Professeur d’Histoire de l’art à la Manufacture des Gobelins.
Texte de presse, exposition Galerie Marcel Bernheim, 1975
La déchirure, 1974. Projection acrylique sur papier glacé noir, 100 x 73 cm. Collection privée.
L’ouroboros, 1975. Projection acrylique sur papier glacé noir, 100 x 74 cm. Collection privée.
Espace et temps, 1976. Projection acrylique sur papier glacé noir, 100 x 73 cm. Collection privée.
Consternation, 1974. Projection acrylique sur papier glacé noir, 100 x 73 cm.
Jean Terles chez Danielle Souanin, Paris 1975. Photo Alexis Sofianopoulos, Athènes.
Elle ne l’avait pas exprimé ainsi, mais ces mots confirment son ressenti. Elle comprend alors cette mémoire volée et la souffrance de la femme qui l’a élevée, laquelle, derrière la culture et la littérature, lui transmettait une double vie. Cette âme d’enfant est traversée par ces vies perdues, en opposition à des présences bien réelles, comme chez Honoré Daumier, qui voit ces figures ridicules et caricaturales.
40 de travaille avec des maîtres, des textes de grands critiques d'art qui viennent lui parler d'Elle alors qu'ils ne savent rien d'elle. À travers cette exposition chez Bernheim, ils viennent parler de sa grand-mère alors qu'ils ne savent même pas qu'elle existe, ils ne savent rien d'elle et ils ont tous dit.
C’est sans hésitation qu’elle affirme ses différences et se conforte dans ces visions qui révèlent son langage. Plus que quiconque, on ressent l’importance des maîtres dans son œuvre. Elle en parle, les cite, les reconnaît, ne s’en sépare jamais. Lorsqu’elle s’exprime encore aujourd’hui, leur présence demeure essentielle : ils lui permettent de fonctionner comme si elle était deux, entre le mystère de l’enfant et la certitude de l’adulte.
Elle ressent autrement Victor Hugo qui devient le passeur, elle transmet, sous un apparent divertissement, la lutte contre la peine de mort, la mort et la misère.
"Ma grand-mère avait une grande culture. Ayant perdu sa fille très jeune, elle s’est servie de la littérature pour m'élever et masquer sa souffrance. Elle s’est tournée vers Victor Hugo, parce que, comme lui, elle a perdu un enfant. Elle transfert, crée, reconstruit.
Nourrie des poètes, de Victor Hugo à Gérard de Nerval, elle transmet encore, à la manière des surréalistes, où l’essence et l’existence se confondent.
"Gérard de Nerval : Suicide ou assassinat ? Deux en un, intention/manifestation, victime de l'autre et action contre soit-même".
Le refus et la violence de l'autre sont un assasinat qui fait que l'individu peut se suicider. Je suis sûre que Danielle Souanin l'a compris. Sans l'affirmer peut-être me l'a-t-elle transmis ?
Elle ne vois plus, n'écrit plus, ne peut plus lire, mais elle me parle, je relis les textes, l'analyse me transforme, 8 ans avec elle. Je comprends autrement un Gérard de Nerval : suicide ou assasinat.
Aujourd’hui, son petit-fils dit d’elle à un psychiatre :
« Si vous ne comprenez pas ce que dit ma grand-mère, c’est qu’elle va bien. »
Son fils, lui, préfère quand elle se tait.
Sa fille écrira en 2012 pour une conférence à Istres : " À l’image de la période d’avant-guerre, la petite enfance de Danielle fut violente. Violences qu’elle porte toujours serrées contre elle, prêtes à exploser. Une petite fille proie des adultes plutôt que protégée par eux, qui cherchera, toujours en vain, cette protection qu’elle aurait été en droit de recevoir ".
À vous, dans son œuvre, de discerner où commence la caricature et où se cache la souffrance.
Son œuvre grandit, mais pas elle : elle demeure l’enfant.
"Tiens la lampe éclairée et monte la garde.... Le défault peut surgir et mourir avec vous..."
Danielle Souanin
Une malle de notes qu’elle a toujours prises dans leur exactitude vont lui permettre de ne plus perdre pied et lui donner un accès à un travail ésotérique. Notes qui vont rester pour elle vivantes et entretenues.
Esotérisme, définition :
L’ésotérisme, c’est un ensemble de courants de pensée et de pratiques qui cherchent à comprendre le monde au-delà de ce qui est visible, rationnel ou scientifique. On parle souvent de savoirs cachés, réservés à ceux qui sont prêts à les recevoir ou à les étudier. Le mot vient du grec esôterikos, qui signifie “intérieur”.
Danielle Souanin et son fils Mars Averseng, vernissage exposition Bernheim, 1975.
Danielle Souanin et sa fille Brigitte Averseng, vernissage exposition Bernheim, 1975.