Horizon vertical, 1974. Projection acrylique sur papier glacé noir, 73 x 100 cm. Photographie Jérôme Aubanel, Roanne. Création Danielle Souanin © ADAGP, Paris, 2026.
Le trou noir, 1974. Projection acrylique sur papier glacé noir, 73 x 100 cm. Collection privée. Photographie Jérôme Aubanel, Roanne. Création Danielle Souanin © ADAGP, Paris, 2026.
La dernière perm’, 2014. Huile sur toile, 160 x 80 cm. Photographie Jérôme Aubanel, Roanne. Création Danielle Souanin © ADAGP, Paris, 2026.
La dernière perm’ (en 1918), 2014. Huile sur toile, 180 x 90 cm. Photographie Jérôme Aubanel, Roanne. Création Danielle Souanin © ADAGP, Paris, 2026.
Affiche de l'exposition Souanin à la Galerie Marcel Bernheim, du 5 au 18 Mars 1975.
Création Danielle Souanin © ADAGP, Paris, 2026.
Pourquoi Louis-Eugène ?
Danielle Souanin, née 24 avril 1934 à Alger (Algérie), est la fille d’Aline Jannin et de Léonce Souanin.
Sa mère, Aline, décède quatre mois après sa naissance, le 13 septembre 1934. Danielle est alors confiée à sa grand-mère maternelle, Denise Jannin (née Besson en 1888), à Fouka, premier village militaire sous l’Empire. Élevée par cette femme passionnée de politique et de littérature, Danielle reçoit dès son enfance une formation profondément marquée par l’idéal républicain.
En 1945, Le père de Danielle pour préserver ses poumons, les envoie sa grand-mère et elle dans plusieurs petits villages algériens situés en montagne, Theniet el Had et Lafayette. Le 8 mai 1945, sur l'ordre du père, elles quittent brusquement dans l’après-midi, le village de Lafayette quelques heures seulement avant cette nuit tragique et le début massacre de Setif, Guelma et Kherrata.
Le lendemain matin de leur retour, les femmes du village de Fouka sont toutes regroupées autour de sa grand-mère , s'est ainsi que Danielle apprend la mort de son ami Roland pendant le massacre. Pour la première fois, l'enfant rentre secrètement dans sa propre histoire.
A partir de cette date elle est déscolarisée . Quelque mois plus tard, elle part au Maroc, à Fez puis à Meknès, sur les hauts plateaux du Rif. Jusqu’en 1950, elle fréquente le lycée Poeymirau à Meknès jusqu'à la fin de sa quatrième où elle rencontre des amis solides avec lesquels elle partage cette jeunesse, une fidélité qui perdure encore.
En 1950, son père l'envoie dans des pensions à Paris dans une Finishing school afin de parfaire son éducation. Elle choisit comme discipline d'accompagnement la peinture, elle sera élève à l'atelier Thérèse Clément en 1950, et en 1952 et 1953 elle sera successivement à l'atelier Boucheron puis à l'atelier Souverbie. Elle suivra parallèlement des cours à l'école du Louvre en auditeur libre. En 1965, elle reprend des cours à l'atelier Thérèse Clément, retourne à l'académie Julian et de 1968 à 1974, elle retrouve son intérêt pour l'art avec Jean Terles, professeur d'histoire de l'art à la manufacture des Gobelins.
Ce n'est qu'en 1974, à 40 ans, que Danielle Souanin prend la décision abrupte de devenir peintre...
Sa première exposition est fixée en octobre 1975 : elle louera la galerie Marcel Bernheim, rue de la Boétie, à Paris.
L'Exposition fut appuyée par Jean Terles, qui après avoir vu ses dernières œuvres écrira le texte de presse: La terre, le ciel, les hommes.
Un passage surprend Danielle : "Sous une lueur blême, c’est un magma élémentaire gorgé de chair condamnée".
Olivier Pages, historien de l'art, peintre, sculpteur, écrivain français et enseignant au lycée Corvisart, qu'elle vient de rencontrer, écrira aussi :
(...)Chez Bernheim, nous avions vu une série où la métaphore avait sa part dans la rhétorique de Souanin. Période à la fois littéraire et engagée, mais dont les clefs étaient à chercher, car les titres ne se voulaient guère éclairants et admettaient de larges acceptations (...) La vision finale, c’est l’Apocalypse. Recherche tâtonnante dans le « Trou noir ».
Toujours en 1975, un texte du critique d'art Jacques Dubois,(lAmateur d'Art) pour cette même exposition :
"Surréalisme, symbolisme, expressionnisme ?
Laquelle de ces étiquettes savantes
— non moins que restrictives
— convient à Danielle Souanin ?
Aucune à notre sens.
Mais il est un titre lui revenant de droit,
celui de peintre de l’humain".
Danielle est esthétique, élégante. Elle croyait pratiquer une peinture d'agrément à la manière bourgeoise et elle fut surprise par les visions et l'analyse de ces trois grands critiques.
Elle comprends alors peut-être qu'elle porte sa mémoire d'enfance, que ce sont les visions des femmes du village de Fouka et la perte de leur maris ou leur frères, à la guerre de 1914-1918 et de son grand-père Louis-Eugène, qui n’en est pas revenu. Leurs discours et leurs souffrances. Elle travaillera son œuvre comme sur elle-même : l'apparence et le fond. Sans se dévoiler elle poursuivra son œuvre marquée par ces atrocités et par une morale citoyenne profonde.
L’enrôlement, 1974. Projection acrylique sur papier glacé noir, 73 x 100 cm. Collection privée. Photographie Jérôme Aubanel, Roanne. Création Danielle Souanin. © ADAGP, Paris, 2026.
Les Ombres, 1974. Projection acrylique sur papier glacé noir, 73 x 100 cm. Collection privée. Photographie Jérôme Aubanel, Roanne. Création Danielle Souanin. © ADAGP, Paris, 2026.
Le délire, 1974. Projection acrylique sur papier glacé noir, 73 x 100 cm. Collection privée. Photographie Jérôme Aubanel, Roanne. Création Danielle Souanin .© ADAGP, Paris, 2026.
Les pieds dans l’eau, 1974. Projection acrylique sur papier glacé noir, 73 x 100 cm. Collection privée. Photographie Jérôme Aubanel, Roanne. Création Danielle Souanin .© ADAGP, Paris, 2026.
La chute, 1974. Acrylique sur papier galcé noir, 73 x 100 cm. Collection privée. Création Danielle Souanin. © ADAGP, Paris, 2026.
Terre dressée comme un mur, terre en fusion, falaises à contre-jour, crânes de granit et croupes de roc, un tel horizon déploie sur les cimaises de la galerie Marcel Bernheim, son cortège de rythmes convulsés, environné de crépitements, d’explosions, de violentes éclaboussures.
Sous une lueur blême, c’est un magma élémentaire gorgé de chair condamnée. Spectres indiscernables, larves indécises qui se confondent avec les blessures du sol maudit : souilles de bombes, entonnoirs, ornières, sillons ensemencés d’angoisse.
Tel est le thème majeur de l’ensemble des peintures de Danielle Souanin : le désespoir, l’indignation du juste devant le spectacle que Dante n’avait pas vu, celui des innocents immolés. Lamentation du Psalmiste, halètements de Cassandre, « Misereres » toujours renouvelés devant les génocides, les famines, les cruautés raciales, dont la moindre n’est certes pas l’hypocrisie des témoins.
Or, ce tragique constat, Danielle Souanin l’évoque pour nous de telle sorte que notre oeil perçoit ces reflets signes de matière, touche linéament de la pointe de martre, empâtement, raclure de lame, projection de pigments, apporte une modalité nouvelle, que le grand George Braque eut reconnue. Les grands à-plats de tons meurtris, à frais, par l’âpre grain du torchon, ces jets de pâtes au gré de
violences gestuelles, ces reflets de tains anciens et ternis, ces sombres empreintes d’estampage, ces fragments poncés au grenu, ces traces de brunissoir sur d’impalpables pelures d’or, ces coulés d’émail, cette lave piquée d’étincelles, ces cordons de scories, tel est l’univers que nous découvrons, celui de l’atelier, où les brosses traditionnelles ne suffisent plus à l’animation d’une toile, d’un panneau : tout devient outil, tout devient sceau, propre à imposer au gré du peintre la griffe de la colère ou le baiser de la paix.
Ici se décèlent les mérites hautains de Danielle Souanin qui dispense à notre surprise un tel ensemencement de prodiges : la contradiction fulgurante entre le contenu du message et son expression plastique, toute frangée de parures nouvelles, d’aubaines inattendues. Les cimaises de la galerie Marcel Bernheim portent un désespoir, certes mais comme régénéré, pour l ‘amateur de peinture, par ce festival de virtuosité qui fera sa délectation.
Sur la trompette du Jugement, un oiseau de paradis vient de se poser.
Jean Terles (1909-1976)
Professeur d’Histoire de l’art à la Manufacture des Gobelins.
Texte de presse, exposition Galerie Marcel Bernheim, 1975
La déchirure, 1974. Projection acrylique sur papier glacé noir, 100 x 73 cm. Collection privée. Photographie Jérôme Aubanel, Roanne. Création Danielle Souanin .© ADAGP, Paris, 2026.
L’ouroboros, 1975. Projection acrylique sur papier glacé noir, 100 x 74 cm. Collection privée. Photographie Jérôme Aubanel, Roanne. Création Danielle Souanin .© ADAGP, Paris, 2026.
Espace et temps, 1976. Projection acrylique sur papier glacé noir, 100 x 73 cm. Collection privée. Photographie Jérôme Aubanel, Roanne. Création Danielle Souanin .© ADAGP, Paris, 2026.
Consternation, 1974. Projection acrylique sur papier glacé noir, 100 x 73 cm. Photographie Jérôme Aubanel, Roanne. Création Danielle Souanin. © ADAGP, Paris, 2026.
Jean Terles chez Danielle Souanin, Paris 1975.
Photographie Alexis Sofianopoulos, Athènes..
Danielle Souanin en 2017, photographié par son petit-fils Adrien Averseng. Ce jour-là, il a fixé définitivement la permanence du respect de sa grand-mère envers ses ancêtres. C'est très instinctivement que cette photo confirme aujourd'hui l'engagement de Danielle dans son association Louis-Eugène.
Elle ne l’avait pas exprimé ainsi, mais ces mots confirment son ressenti. Elle comprend alors cette mémoire volée et la souffrance de la femme qui l’a élevée, laquelle, derrière la culture et la littérature, lui transmettait une double vie. Son âme d’enfant est traversée par ces vies perdues, en opposition à des présences bien réelles, comme chez Honoré Daumier, qui voit ces figures ridicules et caricaturales.
40 ans de travail avec des maîtres, des textes de grands critiques d'art qui viennent lui parler d'Elle alors qu'ils ne savent rien d'elle. À travers cette exposition chez Bernheim, ils viennent parler de sa grand-mère alors qu'ils ne savent même pas qu'elle existe. iIs ne savent rien et ils ont tout dit.
C’est sans hésitation qu’elle affirme ses différences et se conforte dans ces visions qui révèlent son langage. Plus que quiconque, on ressent l’importance des maîtres dans son œuvre. Elle en parle, les cite, les reconnaît, ne s’en sépare jamais. Lorsqu’elle s’exprime encore aujourd’hui, leur présence demeure essentielle : ils lui permettent de fonctionner comme si elle était deux, entre le mystère de l’enfant et la certitude de l’adulte.
Elle ressent autrement Victor Hugo qui devient le passeur. Elle transmet sous un apparent divertissement la lutte contre la peine de mort, la mort et la misère.
Denise Jannin et sa petite fille, Danielle Souanin
"Ma grand-mère avait une grande culture. Ayant perdu sa fille très jeune, elle s’est servie de la littérature pour m'élever et masquer sa souffrance. Elle s’est tournée vers Victor Hugo parce que, comme lui elle a perdu un enfant... Elle transfère, crée, reconstruit.
Nourrie des poètes, de Victor Hugo à Gérard de Nerval elle transmet encore, à la manière des surréalistes, où l’essence et l’existence se confondent.
Le refus et la violence de l'autre sont un assasinat qui fait que l'individu peut se suicider. Danielle Souanin l'a compris.
Aujourd'hui, Danielle voit difficilement, écrit lentement mais elle parle. Les textes lui sont relus et elle les écoute, les confirme et les transforme. Elle comprend autrement un Gérard de Nerval :
"suicide ou assassinat ? Deux en un, intention/manifestation, victime de l'autre et action contre soit-même... Tiens la lampe éclairée et monte la garde.... Le défaut peut surgir et mourir avec vous..."
Une malle de notes qu’elle a toujours prises avec exactitude vont lui permettre de ne plus perdre pied et lui donner un accès à un travail ésotérique. Notes qui vont rester pour elle entretenues et vivantes.
Aujourd’hui, son petit-fils dit d’elle à un psychiatre :
« Si vous ne comprenez pas ce que dit ma grand-mère, c’est qu’elle va bien. »
Son fils, lui, préfère quand elle est silencieuse dans l'atelier à travailler des trophées pour la Fonderie les Sables Noirs afin de lui répondre pour sa clientèle exigeante. Et ce depuis 1981.
Et faire obéir Danielle à un cahier des charges... Aventure toujours difficile pour un artiste.
Sa fille écrira en 2012 pour une conférence à Istres : " À l’image de la période d’avant-guerre, la petite enfance de Danielle fut violente. Violences qu’elle porte toujours serrées contre elle, prêtes à exploser. Une petite fille proie des adultes plutôt que protégée par eux, qui cherchera, toujours en vain, cette protection qu’elle aurait été en droit de recevoir ".
À vous, dans son œuvre, de discerner où commence la caricature et où se cache la souffrance.
Son œuvre grandit, mais elle demeure l’enfant.
Esotérisme, définition :
L’ésotérisme, c’est un ensemble de courants de pensée et de pratiques qui cherchent à comprendre le monde au-delà de ce qui est visible, rationnel ou scientifique. On parle souvent de savoirs cachés, réservés à ceux qui sont prêts à les recevoir ou à les étudier. Le mot vient du grec esôterikos, qui signifie “intérieur”.
Danielle Souanin et son fils Mars Averseng, vernissage exposition Bernheim, 1975.
Danielle Souanin et sa fille Brigitte Averseng, vernissage exposition Bernheim, 1975.
Que nous veut Danielle Souanin ?
En premier lieu, tout le contraire de séduire nos yeux et pourtant d'obtenir le suffrage du grand nombre. Certes, son métier, le peintre l'aura acquis à force de patience et, au terme de recherches incessantes au long des années, en aura possédé la maîtrise lui permettant de cultiver un certain art de plaire. Témoins ses première toiles.
Oui, Danielle Souanin pouvait " faire joli ", s'installer confortablement dans une carrière d'artiste visant plus à l'effet plastique qu'à l'expression picturale. Cela, elle ne l'a pas voulu. Elle ne l'a pas voulu au nom d'une vérité qui, du profond de son moi faisait surface ; une vérité nommée victoire contre soi-même. Tant il est vrai que notre pire ennemi est celui qui est en nous.
Dès lors, Danielle Souanin se connaissait et cela étant, accédait à un monde parallèle d'où, la conscience en paix, il lui était donné d'observer ses contemporains. C'est dire qu' aujourd'hui, plus encore qu' hier et moins que demain, les compositions de Danielle Souanin acquièrent le caractère d'une mise en accusation que l'on reçoit en plein visage, non moins que celui d'un avertissement.
D'un côté, l'ombre dans laquelle nous nous complaisons, de l'autre, la lumière à l'horizon d'un chemin qu'il nous faut parcourir pour notre accomplissement, pour un devenir meilleur.
Voilà ce que nous veut et nous promet Danielle Souanin. A nous d’accepter ou de refuser cette vérité promise aux hommes de bonne volonté.
Jacques Dubois.