Discours prononcé par Olivier George Pagès le 4 juin 2012, à l’occasion de l’exposition d’oeuvres de Danielle Souanin à Saint-Sulpice d’Istres.
La femme au collier, 1972. Huile sur toile, 65 x 54 cm. Collection privée.
Ouroboros, 1974. Huile sur toile, 92 x 65 cm. Collection privée, France
Pour vous parler de Danielle Souanin je suis obligé de parler aussi de moi, qui étais sculpteur, peintre et enseignant.
Comme tous les enfants j’avais déjà été fasciné par les petites images, même les timbres-poste puis les illustrations de Jules Verne aux éditions de Hetzel. Plus tard dans les musées, je me suis plongé avec délices dans l’univers historique, religieux et théâtral, surtout depuis la Renaissance, légendes ou fables devenues exotiques. Je trouve dans la peinture d’aujourd’hui, l’image et les idées d’une réa lité présente dans les arts plastiques que l’on en est réduit à qualifier de post moderne….par défaut ! Cela m’oblige à me situer vis-à-vis des artistes pour les suivre parfois sur leur terrain. L’oeuvre de Danielle Souanin exigeait un effort imprévu. Elle m’intriguait, me dépaysait… mais cela ne m’était pas désagréable !
Cette fois il fallait suivre, intégrer les éléments de son problème jusqu’à prévoir son virage vers la sculpture et m’en réjouir. »
« Voir c’est aussi reconnaître le moment où une perception résonne dans le corps ».
Alexandre Holleau
Comme une héroïne de roman
On célèbre le centenaire de la naissance de Lawrence Durrell, écrivain et peintre irlandais, auteur du « quatuor d’Alexandrie » : portrait d’une ville et d’une femme en quatre romans simultanés - Justine, Balthazar, Mountolive et Cléa – par quatre personnes différentes (Durrell né aux Indes, mobilisé au Caire de 1946 à 1952, est mort à Nîmes). Aujourd’hui mon problème est aussi de vous parler d’une femme, d’une artiste, en me démultipliant....
Notre première rencontre
C’était en haut d’une tour de la faculté de Jussieu, dans la salle d’une commission où l’on traitait d’une didactique des disciplines. Le rectorat organisait une rencontre entre enseignants du Classique et du Technique pour harmoniser les inspections. Le professeur du Classique étant absent, un responsable inconnu décida que nous parlerions de... Watteau !
Une seule personne s’était « excentrée » ce qui impliquait qu’elle ne prendrait pas la parole, et pour moi ce fut un défi et j’ai décidé de me faire comprendre d’elle aussi et de ne pas nous enfermer dans un jargon syndicalo-professionnel. En fin de séance, le responsable m’a retenu et s’est présenté : je suis votre nouvel inspecteur et vous êtes tout désigné comme rapporteur de notre commission. Après la séance plénière, je pris l’ascenseur avec l’inconnue accompagnée d’une amie, une authentique psychologue, qui a décrété : « Vous deux, il faudra vous revoir, vous avez des choses à vous dire. » Danielle Souanin me tendit une invitation à son exposition, la glace était rompue
Débuts en public
Danielle Souanin exposait à Marnes-la-Coquette. Elle se disait au stade « décoratif ». Déjà professionnelle, elle s’appuyait sur des connaissances solides et surtout sur une mystique aristotélicienne, le Nombre d’Or, ces constructions géométriques que les compagnons bâtisseurs exécutaient avec un compas et une corde à treize noeuds. Elle n’était pas encore assez confiante pour s’élancer librement, et je lui ai donné mon opinion : « qu’elle se lâche, sincère et spontanée, cette culture qu’elle ne maîtrisait pas encore ne pouvait être qu’un obstacle, et qu’elle verrait plus tard à la compléter. »
Danielle Souanin avait animé un paravent de collages, photos de presse ou publicités, destiné à un café branché. « Où es-tu là-dedans ? En haut à gauche ! ». C’était donc un discours, un texte, non un tableau signé en bas. Elle accrochait notre regard, créait un parcours, cette démarche dans un espace montrait son adaptation à notre culture actuelle. Ses gestes étaient bien affranchis. La publicité procède par accroches brutales et logos sémaphores. Pas de quoi nous retenir. La vraie peinture, on s’y attarde, on y revient,une petite musique entêtante, une joie intime. Il se peut que le rideau se lève sur une scène sans parole, familière. Du Tchekhov, du Proust retrouvé ;
Vernissages : des gens que l’on rencontre, et par-dessus leur épaule on devine des toiles. Plus tard on revient voir l’accrochage, la mise en scène : progression, alternance, bouquet final ? Est-ce une étape ou un bilan ? Si on est admis à titre amical à l’ atelier, la présence de l’artiste fait obstacle à la spontanéité des réactions et curiosités. Ce que je préfère c’est quand on parle d’autre chose et que le regard est soudain accroché au mur, on se dédouble, en laissant le subconscient prendre le relais, qui reçoit sans défenses le message. J’aimais beaucoup deviner lequel de ces tableaux annonçait une direction nouvelle des recherches ou préoccupations de Danielle Souanin. Quelle satisfaction, un mois après l’avoir senti, d’accompagner en pensée l’artiste
Horizons culturels
Lorsque Danielle Souanin a dû quitter l’Algérie, c’était une rapatriée, mais c’était « sa terre » qu’elle perdait ; sa famille y était implantée depuis trois générations.
Danielle Souanin artiste, s’est décidée à partager, comme on partage un secret. Elle aussi a son oeuvre au noir, elle évoque ce « trou noir » qui est aussi son « Big-Bang ». C’est elle qui sait où sont la vie et la mort. Elle sera son propre prophète pour se baptiser. Son fis, Marc lui a demandé de ne pas trop montrer leurs malheurs, et je crois qu’elle a su les voiler discrètement sans les occulter. Parrainage masculin : Daniel survivant de la fosse aux lions.
Prenons du recul : les guerres Napoléoniennes déplacent les populations. Après Waterloo, l’Angleterre s’attaque à la Régence d’Alger qui dépendait de l’Empire Turc, dont les pirates paralysaient le commerce maritime en Méditerranée. En 1816 sa flotte attaque Alger, libère 3000 captifs, impose l’abolition de l’esclavage et la fin du piratage barbaresque. En 1830, la France prend le relais et finira par imposer sa colonisation, c’est le moment où les républicains s’agitent et ces opposants sont écartés, exilés, et certains dont les aïeux de Danielle Souanin se fixent en Afrique du Nord. 1830 c’est aussi l’époque d’un grand mouvement artistique : le romantisme, l’orientalisme, l’exotisme et le fantastique. Également celui des révolutions sociales.
Je sens bien que spontanément, consciemment ou non, Danielle Souanin est issue de cette culture républicaine, qu’elle revendique, et qui est vivante dans son oeuvre.
Danielle Souanin a pu s’épanouir pleinement dans le domaine des arts plastiques.
Adolescente, Danielle Souanin a eu sa période « Tarzan », la vallée merveilleuse et la forêt perdue, puis les lectures : Camus qui vivait en Algérie avec sa mère, et Gide qui voyageait, enfin Malraux et son aventure asiatique. Enfant on la plantait sur une table et l’habillait comme une jolie poupée. On l’admirait. Elle ne se sentait qu’un objet. « J’ai voulu devenir une personne », elle a bien relevé ce défi. Elle n’a pas attendu Simone de Beauvoir pour comprendre que la condition féminine c’était de subir le regard des autres. Après le vert paradis des amours enfantines il fallut grandir.
À Paris, après les accords d’Évian, Danielle Souanin accompagnée des deux enfants d’une première union, va rencontrer un homme exceptionnel, le Dr Jean Hartmann, qui l’épousera, auprès de qui elle retrouvera confiance.
Dans le domaine de l’art ce sera Jean Terles, un maître, enseignant aux Gobelins, qui va la soutenir. Souanin a fréquenté l’atelier du professeur Souverbie, qui dirigea les Beaux-Arts de Paris.
Des facultés exceptionnelles ? Encore faut-il les discipliner, les canaliser ! Son aisance gestuelle, son impatience exigent des techniques nouvelles : l’acrylique qui sèche vite, et la bombe à vaporiser. Elle travaille au sol, au mur, au chevalet. Pas de cocktails surréalistes, de Ready-made ou de gags style Dada. Pas non plus de hiératisme formel, des vrais tableaux. Danielle Souanin élargira son Univers comme en Asie les Taôistes : elle sera et rivière et montagne !
Alfred de Vigny dans ses Cahiers du Dr Noir nous avertit : « Plus l’esprit est fort, plus il va se perdre loin dans les catacombes des incertitudes humaines ». Au contraire Danielle Souanin réanime un réel oublié, accorde lieu et substance aux souvenirs évanouis. La conscience individuelle a explosé, l’art lui offre une voie royale vers l’Univers (elle aime parfois citer Malraux !). Aucune mythologie, aucune religion ne la séduit ni ne l’égare. Elle peut apprécier Chagall, Rouault, ou les artistes orientaux. C’est en elle-même qu’elle trouve de profondes ressources, pas la peine de chercher les clefs ailleurs. Matisse déjà disait : « Les influences, oui, mais je les ai toutes digérées ». Danielle Souanin n’est l’épigone de personne.
L’intimité même relative, avec une artiste, exige une certaine empathie, mais pour un homme il ne faut pas qu’il soit séduit. Pour résister à l’envoûtement, j’ai essayé de comprendre. J’ai commencé à lui écrire. Trente ans de correspondance. Un jour elle avoua à un critique « À un moment je me suis prise trop au sérieux ». Danielle n’écrivait pas, elle peignait et sculptait. Images contre discours, on se répondait ainsi. Ces échanges, poursuivis pendant trente années, se sont concrétisés par l’édition de trois volumes : un premier sur ses sculptures, deux autres sur ses peintures (en cours de parution).
Quand j’aurai 40 pièces derrière moi je pourrai me juger ! Souanin se sentait femme avec l’Air et l’Eau, et homme avec la Terre et le Feu, donc le courage d’oser le bronze ; Marc, fils de son premier mari, deviendra le proche collaborateur de sa mère. Leur société Les Sables Noirs éditera ses oeuvres en bronze. Il est trop tôt pour situer Danielle Souanin dans l’histoire de l’art mais son originalité mérite une place. Elle est multiple, protéiforme, peintre et plasticienne. Ce n’est pas une femme compliquée, mais ses oeuvres sont complexes.
Danielle Souanin n’a pas besoin d’un système de couleurs, elle s’attache surtout à la matière picturale dont sa jeunesse fut imprégnée. Tout ce qui avait du grain, sable, brique, terre. Les couleurs vives, elle les aime autour d’elle, pas dans sa peinture. Elle les préfère silencieuses, profondes, nuancées comme dans certaines fresques. Jamais de ton criard.
Artiste protéiforme Danielle Souanin jongla avec les couleurs de l’Orient dans ses infographies. Avec deux petits os associés en bronze, elle a crée une figurine à silhouette de Tanagra. De la magie.
Ses toiles sont l’écran sombre où apparaissent des ectoplasmes, des fantômes, un théâtre d’ombres, curieuses mais vaguement familières. Elle a réussi à jouer dans la cour des grands. Une séquence de tableaux de Danielle Souanin c’est une dramaturgie qui fait songer à une pièce d’Artaud, de Genet ou de Sartre. Commentaire de J. P. Moulinot de la Comédie Française : « Le rideau dévoile le spectateur intérieur ». Danielle Souanin est souvent dans un au-delà pathétique. On l’a même parfois trouvée ésotérique, mais elle ne s’égare pas, elle jalonne sa route. Quand elle peint des dunes et un désert, elle entend des voix Humaines de ce pays, qui franchissent l’espace, sorte de mirage phonique.
Problématique de la femme voilée
Danielle Souanin n’a pas connu sa mère, morte à sa naissance, mais élevée par sa grand-mère, elle a cultivé une figure féminine trinitaire. Le jalon manquant peut être fantasme, synthétisé. Les mystères sont à la mesure de nos ignorances. Telle figure incompréhensible de Magritte, une tête enveloppée dans un linge blanc, c’est la hantise de l’image qu’il a gardée de sa mère noyée.
Danielle Souanin a vécu en Algérie et au Maroc, elle peut donc comprendre l’évolution de la statuaire grecque où les corps étaient drapés. L’envolée de la Victoire de Samothrace à la proue d’un navire ou l’atterrissage d’une déesse à Corinthe s’exprimait par l’agitation du vêtement. Il faut attendre Praxitèle pour découvrir le corps féminin. Le film « Le Cri de la Soie » inspiré de la vie de Gaëtan de Clérambault, psychiatre et photographe, permet de deviner ce que Danielle Souanin a pu percevoir dans sa jeunesse d’une féminité secrète.
Sculpture, l’artiste femme
Danielle Souanin femme sculpteur, appartient à la génération d’après-guerre bénéficiant d’une mutation, celle de l’après Auguste Rodin : Henry Moore, capable du Monumental, s’est approprié le vide, cet espace complémentaire. Pour Danielle Souanin les creux succèdent aux reliefs comme le silence fait partie de la musique. L’École de Paris, cosmopolite, survit : Zadkine, Lipchitz, Giacometti, Gargallo et Gonzalès. Le spirituel Robert Couturier meurt centenaire en exposant au Musée Maillol.
Danielle Souanin est sculpteure avec un (e) au bout comme pour auteure. En 1982, J. L. Bayard lui adresse quinze lignes poétiques ; extrait : « Regardant je vis j’explore le bruit du regard jusqu’à la limite du regard des formes... une sculpture c’est ton autre pôle ». Roger Balavoine : « Ce peuple d’êtres indéfinissables ignorés, ébauchés, va se lever en trois dimensions et être coulé en bronze ».
Un soir, José Arthur reçoit Danielle Souanin. « Dois-je dire Madame la peintresse ? ». Il est fraîchement reçu. « Je fais de la peinture et je suis femme, voilà. Vous ne me ferez pas entrer dans une case sous une étiquette ».
Son press-book est un florilège de citations. Ainsi celle de J. Terles : « un magma de roche ignée crevait la croûte terrestre, un volcan naissait... », de R. Vrinat : « Grands formats acryliques », « allusions visionnaires », « écriture rude », et de J. P. Moulinot : « L’artiste a délivré sa création, et n’est-ce pas au hasard du regard de ses contemplateurs que son message sera saisi, sinon décrypté ».
Elle n’a pas participé aux Salons Féminins. Son accrochage au Grand Palais ? Le comité l’avait située à la marge au secteur « Support-Surface » donc à l’avant-garde.
Saint Sulpice d’Istres
Pour illustrer son invitation à cette exposition Danielle Souanin a choisi un format marine. Horizon bas, vague déferlante déposant comme un cordon d’algues arrachées des épaves humaines, les derelicts de notre monde. Dans l’angle un couple au moins, peut-être une tête d’enfant, accuse la présence assumée de témoins, délégation de l’auteur. Ce dépôt des horreurs de l’époque est un mystère composé savamment mais en toute franchise. Il en existe plusieurs états ou versions qui attestent de son attachement à cet aspect du destin.
Comment juger de son travail ? Jusque là, j’avais été un dilettante aimant plonger dans un temps passé fictif. Les peintres de la Renaissance en avaient reconstruit un, l’illusion fonctionnait. J’avais réussi à suivre jusqu’à une réalité talentueusement contemporaine, celle de Courbet et Manet, mais maintenant il me fallait sauter un siècle pour être de mon temps. En 1847, Malcolm Lowry était « sous le volcan ». En 2010 le philosophe Michel Onfray aimerait en être un.
SOUANIN est un volcan.
Les métamorphoses de SOUANIN
Comment lire l’oeuvre d’une plasticienne actuelle ? Danielle Souanin magicienne de la chimie organique. Ses souvenirs évanescents, subliminaux, elle les cristallise et obtient des précipitations solides exposées à nos yeux incrédules. Georges Braque, explique « le tableau est fini quand il a effacé l’idée ». Pour mémoriser un tableau il faut le verbaliser comme on décrit un paysage que chaque terme humanise. Au hasard, celui-ci : un profil d’homme aux yeux bandés et décervelé. Une paire de longs gants qui pend. Une tête d’homme statufiée, regard blanc intériorisé. Sur un angle de table une plante d’où poussent des diverticules et où s’inscrit un petit masque, tête de mort enfantine. On n’en sort pas indemne.
En 1980 M. G. Varin affirme : « Un SOUANIN ne se définit pas, il s’impose ».
En guise de conclusion
« L’art moderne exige du public qu’il ait aussi du talent », entend-on souvent. « En réalité, le public doit surtout être disponible, réceptif sans a priori, et alors seulement il aura accès à l’oeuvre ».
Homo sapiens est doué d’une insatiable curiosité. L’homme s’inscrit dans la Nature. L’artiste dans la société, sa niche écologique. Pour satisfaire notre curiosité, quoi de mieux que de s’en tenir à la contemplation de nos semblables les plus créateurs ? Je me suis jadis approché d’une curieuse et prometteuse cousine en art, souhaitant communiquer avec elle, la suivre, observer son épanouissement. Les années ont passé. Magie de l’art, les artistes restent jeunes plus longtemps que les autres. Merci Danielle : tu as su me combler, sans jamais assouvir ma curiosité !
Je remercie chaleureusement les Édiles d’Istres de leur si généreux accueil dans ce cadre merveilleux.
Olivier Pagès
Hommage à Lao Tseu,1979. Acrylique sur papier glacé blanc, 73 x 140 cm. Colllection privée, France.