Fouka de ma fenêtre, 1955. Huile sur carton entoilé, 46 x 38 cm.
Danielle peint sa mère à l’âge de 15 ans. Huile sur bois
Propriété d’Aline Jannin, Attatba : anciennement Lac Alloula asséché à la colonisation.
Danielle Souain,
Une Ecorchée Vive ou Une Ecorchée de la Vie ?
"Je ne saurais choisir entre les deux, mais, pour Danielle Souanin, la femme ou la future femme, c'est toute une histoire...
Une histoire qui commence en 1934, en Algérie, par un drame: sa mère l'a mise au monde environ cinq mois plus tôt; mais elle se plaint de plus en plus de douleurs abdominales ou plutôt elle ne se plaint pas ! Elle en parle cependant à sa cousine Odette, ma mère, alors qu'elle n'ose pas en parler à sa propre mère. De peur de quoi ? Je l'ignore; mais quand elle est finalement prise en charge par le médecin de famille, ce dernier diagnostique un ventre de bois et le verdict tombe: péritonite sur appendicite. C'est la mort assurée à l'époque, car les antibiotiques n'existaient pas encore et les chirurgiens n'opéraient jamais à chaud.
J'ai bien connu la vie de Danielle, tant au Maroc (Meknès) qu'en Algérie (Fouka, dans le département d'Alger, notre village natal), ainsi qu'à Paris où nous sommes toujours restés en contact.
Ceci me permet de m'exprimer ici à son sujet.
Danielle est donc élevée par sa grand-mère et reste proche de ma mère, qu'elle aimait et estimait beaucoup. Mais sa mère qu'elle n'a pas eu le temps de connaître lui manque et lui manquera toujours...
Elle cherche donc refuge auprès de ses amis.
A Meknès: Camille, Gérard, José ..., d'origine corse, et Claude.
A Fouka: René et André Mathey,... des modèles pour elle, toujours présents dans ses pensées.
Mais les ruptures s'enchaînent; sa famille l'éloigne; ce sera Paris, puis la Suisse. La peinture l'aide à supporter tous ces changements de vie, qui ont pour conséquence que Danielle ne connaît pas vraiment l'Algérie ni ses habitants. C'est alors qu'elle rencontre François... heureux hasard, leurs terres sont voisines dans la Mitidja !
Je me souviens parfaitement de nombreuses discussions familiales, au cours desquelles on incitait ma cousine à se défendre. Contre son père? Avec l'aide de qui? Il faut rappeler que l'autorité paternelle et les droits de tutelle s'exerçaient jusqu'à l'âge de vingt et un ans. Une fille ne pouvait donc rien faire seule... eût été moral que le conseil de famille intervienne aupres de son père afin que soit officiellement acté la fin de leur tutelle et que Danielle puisse recouvrer ses droits à sa majorité. Mais rien ne fut fait et son père continua de gérer ses biens jusqu'a l'indépendance.
Cela entraînera pour Danielle de fâcheuses conséquences matérielles ainsi qu'un profond isolement affectif. Elle sera rejetée par sa famille maternelle, qui lui en veut de ne pas avoir fait ce qu'ils auraient dû faire eux-mêmes, et méprisée par sa famille paternelle. Pourtant, il nous a été donné à tous de constater qu'elle ne laissera aucun de ses proches dans le besoin une fois à Paris.
Son mari François ne fut pas des plus élégants; elle demande le divorce en 1964 et obtient la garde de leurs deux enfants.
Elle reconstruira sa vie avec le Dr Jean Hartmann, médecin des Hôpitaux de Paris, avec qui elle vivra quarante-trois ans. Un homme qui faisait l'unanimité quant à ses connaissances, son humour, sa convivialité et son humanisme inégalables. Je crois que malgré une certaine différence d'âge, Jean et Danielle vivaient en parfaite fusion et que leurs caractères opposés se complétaient: lui plutôt introverti, elle plutôt extravertie. Quand Jean prend sa retraite, ils jettent leur dévolu sur le domaine de Pailleron, une habitation si particulière avec sa charpente vertigineuse de hauteur, qui semblait n'attendre que d'être peuplée par les monumentales œuvres sculptées de Danielle !!
C'est là aussi qu'ils s'occuperont pendant plus de quatre ans d'une tante de Danielle, grabataire, privée de l'usage de ses 4 membres et privée de la parole... Puis ce sera au tour de Jean de tomber malade ...
Danielle Souanin, l'artiste, en tant que auteur de ses différentes œuvres, je la connais moins bien...
Je l'ai découverte peintre à Paris avec ces multiples tableaux de femmes aux yeux noircis représentant l'infini, des yeux comme vidés de leur contenu, témoignant de l'angoisse du néant, tableaux que je ne savais comment interpréter.
Je l'ai par la suite connue comme sculpteur avec ces énormes sculptures montant très haut dans le ciel comme des cathédrales, avec des drapés enveloppant des formes très féminines.
Je sais que Jean a été constamment présent à ses côtés et toujours curieux et admiratif des talents de sa femme.
Les nouvelles œuvres de Souanin pour l'exposition d'Istres en 2013 me font dire ceci en tant que personne béotienne au niveau artistique: si j'avais possédé des œuvres de Danielle Souanin à ses débuts, j'aurais peut-être hésité, à l'époque, à les exposer dans ma maison, parce que, je l'avoue, certaines m'angoissaient.
Maintenant, au vu de ses nouvelles peintures et sculptures, je voudrais pouvoir aussi bien exposer ses premières œuvres que les dernières : est-ce que je commencerais moi aussi à comprendre l'art ?
Voilà ce que j'avais envie de vous raconter à propos de ma cousine, Danielle Souanin, espérant apporter ma pierre à la construction de ce livre; je l'ai fait aussi en souvenir de ma mère, comme elle aurait aimé le faire. »
J.F Lachaize, Maître en biologie humaine, section anatomo-pathologie.
dans le livre "Passage" du docteur Sylvie Brice.
Jean-François Lachaize, Secrétaire de l'association.
Couverture du livre Passage de Sylvie Brice, 2015.
Edition : Studio D2V - ROANNE, Jérome Aubanel
Mémoire vive / Lumière du Rif, 1969. Huile sur toile, 38 x 46 cm.